Les traditions spirituelles

Par Grégory Mutombo

N’en déplaise aux fervents défenseurs de lignées rigides et de filiations « officielles », aux créateurs de congrégations, aux gardiens zélés de temples, aux adeptes d’initiations obligées, aux transmetteurs présumés d’énergie universelle, aux maîtres autoproclamés, aux adorateurs de statues et autres partisans de la méritocratie spirituelle, la lumière n’appartient à personne et ne réside nulle part. Elle n’est pas davantage dans tel monastère que dans tel ashram, tout comme nul n’a le monopole de la vérité – si tant est qu’elle puisse être d’une quelconque manière possédée.  Dans son désir égotique de conserver un illusoire pouvoir fondé sur la croyance que certains détenaient un accès privilégiée au Divin, une partie de l’humanité a cherché à asservir l’autre à travers l’invention et la perpétuation de règles, d’étapes, de rites de passage, de paliers initiatiques, d’examens de conscience, bref de tout un fatras de conditions préalables à la rencontre avec Dieu.

Gageons que cette folie sinistre a assez duré : l’amour ne s’apprend pas, ne s’enseigne pas, ne se transmet pas, ne se règlemente pas, ne se transporte pas, ne se régit pas, ne s’ordonne pas, ne s’achète ni ne se vend. Il EST. 

Que certains ego en résistance soient contrariés du fait que tous leurs efforts et le temps passé à cheminer, étudier, nettoyer, blanchir leur image ne s’avèrent au final d’aucune utilité pour un quelconque rapprochement d’avec Dieu est parfaitement audible. Cependant, il est à comprendre que pour qu’il puisse y avoir rapprochement, il eût fallu qu’initialement Dieu se fût éloigné, or cela n’a pas eu lieu : le Créateur ne se sépare jamais de Sa création. (p 224-225)

Rechercher Dieu

Chacun possède son idée sur la question, défendant une méthode ou un courant à suivre. Certains énumèrent les qualités requises pour y avoir accès quand d’autres se croient plus proches de l’eau que la majorité. Il en est qui annoncent fièrement avoir franchi des étapes, reçu des initiations et beaucoup compris sur la composition de l’eau, espérant secrètement que leurs efforts seront bientôt récompensés par une rencontre avec l’eau. Quand un poisson avance joyeusement que l’eau est partout, à chaque instant et qu’il n’y a rien à chercher, tous ceux qui sont en quête depuis des lustres ne décolèrent pas, rétorquant que cela ne peut pas être aussi simple, qu’ils ne peuvent avoir autant cheminé pour rien, que leurs efforts doivent avoir un sens. (p 225-226)

Les expériences spirituelles

Certains ont vécu des expériences dites de transcendance, d’illumination, de pleine conscience et de communion avec le tout. Cette grâce peut se transformer en piège dès lors qu’il y a tentative de récupération par l’ego. Soit pour justifier d’un certain « niveau » spirituel, soit pour en faire une référence à reproduire.

Par essence, une grâce ne se prémédite pas et tombe littéralement à l’improviste, ou alors elle n’en est pas. Même si cela peut sembler congruent, elle n’est pas liée à une position du corps, à la répétition d’un mantra, à l’ingestion d’un psychotrope, à la proximité avec un lieu ou une personne, à l’écoute d’une musique ou à quelque situation que ce soit aménagée dans l’intention de la recevoir (…)

On ne peut contrôler l’apparition de la lumière de la même façon que l’on joue à la voiler à la conscience en se prenant pour une personne isolée. Bien des êtres ont connu de purs moments d’extase alors qu’ils se trouvaient dans des situations physiques, psychologiques, ou émotionnelles extrêmement inconfortables. Cela nous enseigne l’imprédictibilité de l’illumination et l’inanité des pratiques visant soit à la déclencher, soit à reproduire celle vécue par les autres.

S’asseoir sur tel rocher ayant recueilli le séant de tel grand éveillé dans l’espoir de connaître la même libération que lui constitue une erreur caractéristique de l’aspirant. Non pas que cela soit impossible en soi – rien n’est impossible, hormis la séparation d’avec Dieu – mais juste que l’illumination n’a intrinsèquement rien à voir avec une assise sur un rocher, sous un arbre, au fond d’une grotte, au  sommet d’une montagne ou sur quelque endroit spirituellement favorable. (p 222)

La grâce

La grâce a ceci de remarquable qu’elle est absolument imprédictible. Aucune posture, aucune pratique, aucun mérite, aucun talent n’y prédestine. Elle est la furieuse coulée de lave qui s’arrête net devant une fleur, le silence qui éteint le bruit des bombes, la réponse à la question oubliée, le souffle qui brise l’asphyxie. Elle est le bon vouloir de l’univers quand tout lui semble aller à contresens. Expression pleine du pouvoir divin, elle se moque des pronostics et déroge à toutes les règles. Défi à la raison, offense à l’arrogance, elle se joue de tous les orgueils et scepticismes. Accompagnatrice des coeurs purs, amie fidèle des plus humbles, elle échappe aux calculateurs et aux ambitieux. La grâce ne se conquiert ni ne se détient. Elle fuit ceux qui s’en réclament et inonde ceux qui ne l’osent. Incompréhensible, insaisissable, insondable, elle n’aime rien tant que surprendre les plus avertis et sourire aux âmes audacieuses. La grâce est la fragrance de l’amour. S’en remettre à elle puis ne plus rien attendre… Accepter de la savoir présente quand tout indique son absence… Honorer ses caprices qui exaspèrent les plus pieux d’entre nous… S’incliner en riant devant ses lumineuses facéties… (p 263)

 

Novembre 2018, Gregory Mutombo présentait le documentaire «Ce que nous sommes » au cinéma le CGR de Narbonne. Entretien mené par Catherine Bécam – magazine vague(s)
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