Premier entretien public

        Par Yolande Serrano                              & Laurence Vidal

Nous sommes là, ensemble. Nous n’avons, ni vous ni moi, aucune idée de ce qui va se dire… Contrairement à nombre d’entre vous, je n’ai aucune connaissance, aucun bagage intellectuel, spirituel, ou métaphysique. Mais je crois au pouvoir du silence, de ce silence qui m’a saisie il y a cinq ans, et qui sait lui, qui agit. Je suis convaincue qu’un instant dans la vie de l’homme a la valeur de toute une vie. En un instant, un éclair en soi, il y a ce saisissement, cette déconnexion. Quelque chose d’inconnu commence à être perçu. Pour moi, ce fut cette découverte du silence dans ma tête…

Du silence ?

C’est un étonnement profond, une clarté omniprésente et antérieure à tout. Une présence, un silence inscrits là, tout le temps, de tout temps, donc avant tout le reste. Avant mes pensées, mes émotions, le monde que je perçois. Depuis ce jour d’été, il y a cinq ans, où cette chose est passée au premier plan, tout, absolument tout ce qui apparaît, apparaît au second plan.

Cette chose ?

Oui, cette chose qui est avant tout. C’est elle qui nous permet d’être ce qui est.

Vous pouvez la nommer, la décrire ?

On peut l’appeler silence, tranquillité, puissance, amour… On peut mettre des tas de mots dessus : ce ne sont que des mots. Cette chose est au-delà des mots… Si j’essaie quand même d’en parler, je peux dire aussi que c’est un sentiment profond, une conviction profonde.

Vous parliez de déconnexion. Une déconnexion de quoi ?

On voit toujours la même chose, mais c’est comme si on découvrait qu’il existe quelque chose qui voit tout, qui voit ce qui se passe, en soi et autour de soi, et qui voit en même temps cet espace qui ne permet plus de croire à tout ce qu’on croyait être. Pour le dire autrement : on voit toujours la même chose, mais on ne s’y identifie plus. On en est déconnecté. C’est le début d’un processus d’éclaircissement. Dans un premier temps, même si on ne s’identifie plus à ses pensées, si on ne les croit plus, ne les prend plus pour réelles, on croit encore à la réalité du corps, à celle des choses dites extérieures. Et puis le recul grandit, des espaces s’en vont peu à peu : la personnalité… l’individualité… le corps… le réel extérieur… jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien.

Y’avait-il eu une sorte de préparation, en vous, avant que ça arrive ?

Aucune. Bien sûr, il y avait une insatisfaction, celle de tout le monde. Je me demandais parfois pourquoi j’avais toujours besoin de plus – plus d’activité, plus d’intensité, plus de réussite, plus d’amour… Mis à part cette insatisfaction vague : non vraiment il n’y avait rien. Ni croyance, ni foi, ni lecture, ni questionnement spirituel : aucune préparation. Et puis soudain : cet étonnement profond.

Ça a été subit ?

Spontané, oui. Un silence, une clarté qui vous éclaire et vous montre qu’on était dans le faux, que tout ce que l’on croyait être, on ne l’est pas. Bien sûr, ensuite, il y a eu une évolution dans la clarté…

Qu’est-ce qui vous a d’abord frappée, quand c’est arrivé ?

En tout premier lieu : la beauté de ce silence qui prend toute la tête, tout l’espace. Et qui laisse place à l’intensité : cette perception du corps, de plus vaste que le corps, vivant, mouvant, à chaque instant.

Comment faites-vous vos choix, prenez-vous vos décisions ?

C’est la fluidité qui fait mes choix. Je n’ai plus besoin de penser, puisque cela se fait tout seul. Et ce qui se fait, se fait dans la justesse. Au début j’ai un peu essayé de penser, de prévoir, comme avant. Je n’y arrivais pas. C’était comme si le silence grandissait, m’emplissait la tête et la faisait taire. Maintenant, je fais une totale confiance…

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Et la volonté ?

Je n’ai plus de volonté propre.

Ce doit être très reposant !

C’est comme si on avait lâché les valises : il n’y a plus qu’à se laisser faire… C’est une totale confiance, un abandon total. J’observe ça depuis cinq ans et tout s’est si bien passé que la confiance devient totale.

Cela a-t-il changé votre vie pratique, votre travail, votre vie sociale ?

Dans les débuts, environ deux ans, je suis demeurée tranquille extérieurement, pour pouvoir observer tout ça. Je ne travaillais plus. J’observais, j’écoutais ce mouvement en moi, opéré par cette chose…

Auriez-vous un conseil à donner à ceux qui n’ont pas connu ce basculement ?

De vivre pleinement. De vivre l’instant qui se présente, le désir, l’élan qui se présente. Non pas ce qu’il faut faire, mais ce qui vient, ce qui est là, maintenant.

 

Beaucoup de gens pensent que la réalisation, l’illumination, c’est un truc bouleversant avec de la lumière qui se fait, des couleurs… Et si simplement c’était ça ? Juste ces moments de totalité. Si c’était simplement ça ?… Et se laisser faire après, tout simplement, dans ce calme, cette tranquillité, ce silence. Découvrir au fur et à mesure la légèreté que ça te donne, de voir que tout ça est là, bien sûr, mais c’est au second plan et ce n’est pas toi – donc pas besoin d’en faire tout un monde…