L’onto-thérapie (« onto » signifie « être », en grec) nous permet d’accepter et d’accueillir que ce que nous cherchons ne sera jamais trouvé, il n’y a pas « d’objet » à trouver, que celui-ci soit immanent ou transcendant, ni d’objectif. L’épanouissement sexuel (Freud et Cie), la réussite sociale (Adler et Cie), la réalisation de soi (Frankl, Jung et Cie), tous ces nobles « objectifs » ne peuvent nous donner ce que nous cherchons, même si pour un temps ils nous en donnent l’illusion; l’onto-thérapie nous laisse être là dans l’Ouvert et cette ouverture ne se referme sur rien, se refermerait-elle (sur un dieu, une idée, ou une chose) elle se perdrait elle-même, et c’est de cette perte ou de ce deuil que viennent nos symptômes et nos manques. Lorsque nous cessons de nous fixer sur un objet ou un objectif, l’ouverture nous est rendue et dans cette ouverture la Présence de l’infiniment présent. C’est l’ouverture qui sauve et qui guérit, c’est ce qui nous rend à l’espace, au large. Un espace s’ouvre dans le corps : allégement des blocages et des tensions. Un espace s’ouvre dans le coeur : allégement des attachements et des dépendances. Un espace s’ouvre dans l’esprit : allégement des fixations et des obsessions. Un espace s’ouvre dans l’existence, l’ouverture au plus proche est ouverture à l’Infini. « L’Ouvert » est un des noms les moins blasphématoires de Dieu, c’est aussi un des noms de la grâce, la grâce qui guérit et qui ne peut être ni acquise ni méritée. (…)

Graf Dürckheim se plaît souvent à décrire ce malaise essentiel que connaît l’homme contemporain. On peut avoir tout ce qu’il faut : richesses, connaissances, pouvoir… et pourtant il manque quelque chose. L’homme n’est pas vraiment lui-même. Derrière la façade, l’homme ressent le bluff de son existence. Ce moment de lucidité peut être la prise de conscience de l’aliénation, de la séparation du Soi. Mais ce moment de crise, cette épreuve, sont aussi une chance. J’allais dire : c’est la grâce du chemin initiatique. Pour certains, cela peut être l’occasion d’une véritable métanoïa, d’un véritable changement de vie; ce qui était important avant ne l’est plus. L’essentiel vient de frapper à notre porte.

La « normalité » (je l’appelle la « normose » pour faire lien avec psychose et névrose), même si Freud appelle cela « guérison » peut être considérée comme une maladie de l’Être essentiel. Cette normalité peut devenir un obstacle sur le chemin de la véritable réalisation, il faut savoir remettre en question l’image que l’on a de soi ou que la société vous impose, et à travers une certaine solitude, exprimer la façon unique par laquelle l’Être veut se manifester en nous.

Le contraire de l’amour, c’est la peur. La peur de vivre et la peur de mourir sont une seule et même peur. Si vivre, c’est se donner, vivre c’est mourir. Peur d’aimer, peur de donner, peur de vivre, peur de se perdre, peur de mourir, nous vivons sous le règne de la peur. Pour l’amour de Dieu, l’amour d’une personne, d’un pays, d’une beauté, d’une idée, d’une justice, on oublie parfois sa peur, on risque sa vie. Peut-être qu’au lieu de parler de bien et de mal, nous devrions parler d’amour et de peur, le choix se fait plus intime. Nous savons pourtant que seul l’amour est plus fort que la mort; la seule chose qu’elle ne peut pas nous enlever, c’est ce qu’on aura donné. On a le choix entre une « vie donnée » et une « vie perdue ». Tout ce qu’on fait sans amour, c’est du temps perdu, tout ce qu’on fait avec amour, c’est de l’éternité retrouvée, c’est de la beauté, du grand art, « Je Suis » c’est le Soi retrouvé. Nous n’existons que lorsque nous créons, c’est notre façon de participer à la vie divine, l’amour est Acte pur, Intelligence et Imagination créatrice, la créativité nous délivre en effet de beaucoup de maladies, elle permet de nous accomplir et de nous dépasser nous-mêmes.

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Karlfried Graf Dürckheim – avec C.G. Jung et R. Otto – parlera encore de « numineux » : concept qui désigne une qualité de vécu où nous est révélé l’effleurement d’une autre dimension, d’une réalité qui transcende l’horizon de la conscience ordinaire… Tout ce qui nous fait trembler de frayeur ou de joie, tout ce qui nous appelle au-delà de l’horizon de notre réalité quotidienne possède une qualité « numineuse »… « Ce qui est vécu comme numineux, lumière ou ténèbres, menace (ou transcende) la réalité bien ordonnée de notre milieu habituel et circonscrit, et nous fait frissonner » (Il y aurait beaucoup à dire sur ce « frisson », depuis le frisson érotique jusqu’au frémissement devant Dieu).

Graf Dürckheim distingue quatre lieux privilégiés de vibration, d’ouverture de notre être à cette autre dimension : la nature, l’art, la rencontre, la culte. (…) La rencontre numineuse peut commencer au simple niveau érotique. Pourquoi dit-on toujours : « avoir le diable dans la peau » ? Si le diable vient dans notre peau, c’est que Dieu n’y est pas assez. Le diable prend en nous la place que l’on n’ose pas donner à l’amour. « Si vous saviez comme la peau est profonde » disait Valéry… Beaucoup y sont tombés, mais quelques uns savent que c’est là qu’une vérité les a touchés; c’est là que Dieu s’est incarné. L’Être, au creux de la rencontre, éveille l’homme tout entier : le corps, l’âme et l’esprit. Alors on a l’impression que cette rencontre n’était pas le fruit du hasard. Quelqu’un semblait la guider, et la gratitude devient prière : « Je ne remercierai jamais assez Celui qui est de t’avoir rencontré »