Par Christiane Singer
Par Christiane Singer

Après tant d’années « d’accompagnement des vivants », j’ose dire que la haine de soi est la chose la plus répandue au monde. Nous sommes nombreux à nous être condamnés à ne pas vivre tout en continuant à être vivants. Le jour où les « crimes » commis remontent à la surface (ne serait-ce que celui d’être né sans avoir été désiré – ou de n’avoir pas suivi dans la mort un père, un frère aimé – ou de continuer à vivre alors que telle personne aimée souffre cruellement…), le travail peut commencer. L’homme occidental a une propension colossale à la haine de soi : l’imaginaire collectif miné de guerres et de haines idéologiques et aussi la loyauté envers ceux qui ont souffert le retiennent de vivre. Souvent l’égoïsme n’est que le deuil hargneux du respect de soi.
Or la loi de l’âme est radicale : si je ne suis pas proche de moi, je ne le serai de personne – et personne ne pourra impunément m’approcher ! Car l’autre reçoit aussitôt, et même si je crois l’aimer, le reflet radioactif de ma haine de moi-même.
L’amour de soi !
L’amour de soi – qui est le fondement de l’amour – est une expérience bouleversante, ontologique et mystique. Il ne s’agit pas de l’amour porté à cette personnalité que j’ai réussi à construire. C’est une grande sympathie que j’éprouve pour elle tout au plus. Non, l’amour s’ancre ailleurs. Il s’ancre d’abord dans la stupéfaction d’être vivant et étrangement dans l’expérience du corps. Je vous invite à frôler cette qualité. Laissez-vous saisir de la stupeur d’être dans un corps, d’être un corps. Accordez-vous un instant de peser de tout votre poids, sans la moindre esquive, de sentir la densité de la matière qui vous constitue, sa concentration, sa secrète dilatation après chaque inspir. A peine j’entre entière dans cette sensation qu’une incroyable qualité de présence m’envahit. Surtout ne me croyez pas. Continuez seulement de laisser respirer ce qui respire – de sentir le poids de votre corps – jusqu’à ce que vous ayez rejoint ce qui vous habite. Il n’y a que le saisissement qui livre passage à l’essentiel. Cette part de moi n’a ni qualité, ni propriété, ni attribut, qui échappe à toute catégorie, qui ne connaît ni peur ni jugement, c’est la substance de notre vraie nature.  (« Bâtir une civilisation de l’amour »)

 

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Le célèbre Manifesto del Futurismo, 1909, de Marinetti, a donné le ton du XXème siècle : « Nous détruirons les musées, les bibliothèques, les académies… ces cimetières… Nous n’avons pas besoin du passé… Nous sommes jeunes et forts… La guerre représente la forme la plus intense de la vie. » C’est dans le fascisme mussolinien que Marinetti trouvera sa vocation. L’homo technicus-economicus croit aussi, à sa manière, se suffire à lui-même. Arrogant, démiurge, autosatisfait, il se frotte les mains, dispose de tout ce qu’offre la planète, s’arroge tous les droits, ignore ses devoirs, coupe les liens qui le relient aux autres humains, à la nature, à l’histoire et au cosmos. Il pousse si loin l’émancipation qu’il court le risque de déchirer tous les fils et de décrocher, de se décrocher, de s’auto-expulser de la création. Son idéologie est si simpliste que n’importe quel fondamentalisme religieux apparaît en comparaison subtil et pluriel. Un seul précepte, une seule loi, un seul paramètre, un seul étalon : le rendement !

 

Il faut répéter sans se lasser que ce qui existe sur terre n’est qu’une ombre du possible, une option entre mille autres. Nous avons été invités à jouer au jeu des dieux, à créer du frémissement, de l’ample, du vibrant – et non à visser l’écrou de la coercition sociale et des soi-disant impératifs économiques.

 

Christiane Singer – Émission « Racines » du 13 mars 2005 (Télévision Suisse TSR)