L’histoire de Jésus que nous connaissons aujourd’hui est une histoire créée par le dogme et les interprétations erronées. Et les histoires, comme nous le savons, sont le produit de réécritures et de récits réarrangés. Au fil des siècles de (mauvaise) interprétation en (mauvaise) interprétation, l’histoire de Jésus est aujourd’hui surtout l’histoire relatée par l’Empire (romain) et le patriarcat. Comment l’histoire de Jésus a-t-elle été travestie par l’Empire et cooptée par le patriarcat ? Quels étaient les véritables enseignements de Jésus ? À quoi ressemblait réellement ce magicien historique nommé Yeshua ?

L’histoire de Jésus a été traduite dans la langue du peuple qui l’a tué, de l’Empire qui l’a tué, de la langue qui l’a tué, et de ses oppresseurs (Copte et Grec) : le mythe que nous avons reçu est donc le résultat d’interprétations aberrantes. Sophie Strand nous invite à réfléchir à la façon dont un champignon est « écologiquement et politiquement relié à son environnement ». De la même façon, les mythes sont constitutifs de leur environnement. Et quand on extrait le mythe de ses relations et de son système racinaire, il perd le terrain fertile qui le contextualise. Cela signifie non seulement que le contexte social dont il est issu est perdu, mais cela signifie également que le mythe s’affaiblit considérablement, par appropriation et par – éventuellement – intention malveillante.

L’Empire qui a tué Jésus a tenté de diffuser un « mythe déraciné » dans des pays et des lieux qui ne pouvaient pas comprendre son écologie – bien sûr que cela n’a aucun sens et bien sûr que l’histoire de Jésus que nous connaissons aujourd’hui est incomplète. Jésus lui-même l’a été également. Dans son livre « The Flowering Wand », Sophie Strand écrit que : « Contrairement aux dieux végétaux, Osiris et Dionysos avant lui, le corps de Jésus n’est pas retourné dans le sol de la forêt pour nourrir les champignons et achever le cycle vertueux de la décomposition et du renouvellement. Au lieu de cela, après sa résurrection, il est monté au Ciel. Son corps a littéralement disparu« .

Yeshua & Miriam of Magdala (Jesus & Mary Magdalene).

Rien d’étonnant alors à ce que ses enseignements aient été pervertis en dogme simpliste, Jésus n’étant plus lui-même connecté à la Terre. « Quand il est mort, il s’est vu refuser les rites sacrés de réintégration à la Terre. Ainsi, ses enseignements n’ont plus de système racinaire les rattachant à la matrice mycélienne et matrilinéaire d’un paysage qui avait vécu en communion fluide avec le judaïsme, acceptant littéralement les os riches en minéraux des ancêtres pour créer un nouveau sol, permettant les offrandes de sang et de nourriture des rituels, répondant aux mains des agriculteurs et aux lignées de psaumes / chants des générations remontant aux agriculteurs céréaliers d’origine, les Natoufiens « . 


Sophie Strand décrit le Jésus fabriqué par l’Empire romain comme un dieu du ciel. « Les dieux du ciel pensent que le soleil, l’abstraction et l’ascension sont la réponse à tout.«  Et le christianisme moderne – le christianisme romanisé – est une mer d’abstraction. Selon leur concept, nous devrions être libres de péché, purifiés, parfaitement moraux (peut-être au point même d’être au-dessus de la morale) afin de se rapprocher du Divin. Dans cette vision du monde, nous devrions nous élever, ascensionner, afin de nous unir au dieu du ciel. Sophie Strand explique que ce désir d’ascension vient d’un traumatisme historique : le gnosticisme,  intimement habité par la violence et la menace d’annihilation. Les Juifs de Galilée ont été persécutés et massacrés par les Romains. Les premiers chrétiens authentiques (=les gnostiques) ont été diabolisés et exécutés. La nouvelle église chrétienne, soutenue par la force militaire romaine, a systématiquement tué et effacé toutes ces communautés chrétiennes considérées comme divergentes. C’est la raison pour laquelle les Gnostiques ont cherché à « s’élever » pour échapper à un monde de douleur et de châtiment.

Sophie Strand nous rappelle que nous sommes des gens de la terre qui avons vénéré des histoires de ciel en inadéquation avec notre existence relationnelle enracinée dans la terre. Nous sommes des êtres terrestres. Et Jésus, dans d’autres versions (occultées) de son histoire, est ce que Sophie Strand appellerait « un dieu spore » : « Les dieux de la tempête sporulés viennent du sol, comme nous, ils comprennent donc notre existence, alimentée par le sol et adoucie par la pluie. Ils apportent avec eux la sagesse du monde souterrain et l’élève dans les herbes, les vallées, en épongeant la « saleté » de laquelle ils émergent originellement. »


Donc, pour revenir à notre question : quels étaient les véritables enseignements de Jésus, le dieu spore ? Sophie Strand nous dit que lorsque Marie-Madeleine interroge Jésus sur la matière, Jésus répond : « Toute nature, toutes formations, toutes créatures existent dans et les unes avec les autres, et elles se résoudront à nouveau dans leurs propres racines. Car la nature de la matière se résout dans les racines de sa seule nature. » Jésus nous dit de descendre dans les racines, il considère que Dieu vient parmi nous car Dieu veut que la nature retrouve ses racines. Contrairement à ce que beaucoup supposent de la spiritualité chrétienne d’aujourd’hui, nos liens spirituels ne résideraient pas dans l’abstraction mystique mais dans la réalité très tactile de notre incarnation à un moment précis et dans une écologie spécifique.

L’histoire désincarnée de Jésus que nous connaissons, l’histoire de « l’ascension » de Jésus et de la disparition de son corps, est en fait infidèle à toute vérité naturelle. Tout retourne à la terre. Tout corps, touché par le divin ou non, descend, d’une manière ou d’une autre, il s’enfonce dans un terreau chaud, et avec la chaleur, il redevient vivant. Et cette désincarnation de Jésus est erronée car d’autres récits décrivent un Jésus profondément incarné.

Sophie Strand dans son livre « The Flowering Wand » note : « l’époux est l’une des épithètes les plus populaires de Jésus. Le christianisme romanisé, une invention décalée de plus de cent ans par rapport au magicien galiléen, interprète à tort l’époux comme le compagnon de l’Église. Mais le peuple juif de Judée et de Galilée a ressenti une résonance bien différente lorsque Jésus s’est appelé l’époux du Cantique des Cantiques. »

Et quel était l’époux du Cantique des Cantiques ? Voyez-vous, le Cantique des Cantiques est centré sur l’amour : « l’amour impatient, érotique, entre un marié et une mariée ». Les corps sont le thème central du texte, tout comme le désir corporel. Et chaque corps humain participe de manière poreuse au monde sensuel. Les seins deviennent des faons. L’amour devient vin qui devient miel, puis lait, puis parfum, dans un processus alchimique si fluide qu’on se sent versé à travers le langage dans un amour qui n’est plus borné par l’humain. L’époux et l’épouse s’ouvrent à un monde qui leur est activement ouvert. Dans le Cantique des cantiques, l’époux et l’épouse sont tellement enracinés qu’ils ne peuvent s’empêcher d’enraciner davantage, dans le vivant foisonnant du monde sensuel, un amour qui est une écologie participative et entrelacée. »

C’est le Jésus que je veux ressusciter. Un Jésus qui connaît un amour tellement illimité, abondant et sensuel qu’il ne peut être ancré que dans le seul royaume qui peut le capturer : la terre luxuriante et proliférante. Notre terre est le royaume auquel appartient Jésus. Lui et ses écritures ne sont pas là-haut dans les nuages vaporeux et les cieux ouverts, clairs et vides : ils sont enracinés parmi nous, ils sont écrits dans nos contextes écologiques locaux, ici même où nous sommes. Ils sont omniprésents, touchant presque de façon irrépressible chaque chose et chaque être de ce monde.

L’une des paraboles préférées de Sophie Strand au sujet de Jésus est la façon dont il dit que le royaume de Dieu est comme une graine de moutarde. À l’époque, n’importe quel agriculteur galiléen vous aurait dit que les feuilles de moutarde sont une espèce invasive, difficiles à contrôler, prenant le contrôle des fermes et détruisant les cultures. Pour les Juifs galiléens opprimés par les Romains, les graines de moutarde sont donc anti-impériaux. Incorporée dans l’histoire très incarnée de Jésus que nous avons perdue, se trouve l’histoire du Jésus révolutionnaire qui croyait au démantèlement des empires. Et comment démanteler un empire ? Ce n’est pas une bataille singulière – il s’agit de planter des graines, des graines de moutarde, partout. Oui, en travestissant la véritable histoire de Jésus, l’empire a coopté l’histoire de Jésus, afin de réécrire le mythe des opprimés. Si nous interrogeons, comme dirait Sophie Strand, les « anciens dieux végétaux » – Jésus, Dyonisos et les autres révoltés, ils nous apprendraient comment démanteler l’empire. Si seulement nous écoutions.

Et c’est là le don de Jésus/Rabbi Yeshua et de son enseignement : les paraboles jaillissent de sa terre mère et de son écologie natale.

En fin de compte, les véritables paraboles de guérison ne seront pas celles d’un pays lointain, tendues à travers les métaphores de l’empire. Les paraboles de guérison seront le vivant enraciné juste devant notre porte : les chants d’oiseaux intimement façonnés au coquillage ouvert d’une oreille. Dyonisos restitue à Jésus son corps. Jésus nous restitue la complexité locale, contaminée, imbriquée du paysage que nous interpénétrons et devenons à chaque pied nu dans le sol, à chaque respiration achevée.

— Sophie Strand & Advaya

ADVAYA: A Global Platform For Transformative Education

"We have a problematic cultural aversion to beauty being useful. Poetry is connected to my ideas of beauty. Not an objectified artificial glamour but beauty as being the thing we are attracted to, in a way a bee moves towards a flower and incidentally pollinitates it. So if we pay attention to the poetry in our lives, it shows us where we belong. Acting like an acupuncture needle in a landscape, we will find the beings, the issues, the stories, we need to provide a mouth to."  — Sophie Strand, poet and ecological storyteller